Le train nous depose en centre-ville. Nous debarquons dans un autre monde ou les commerces ne vendent plus que des chenises en batik et ou toute la population est de meche avec des galeries d'art, des hotels ou des restaurants, des rabatteurs usant de subterfuges parfois fins et elabores pour pieger les jeunes touristes trop naifs : "Hey mister ! You know what ? Today is your lucky day. One of the finest South Eastern Asian art exposition is leaving Yogya tomorrow to go to Brunei. It's the last day ! Very cheap. I can show you", et parfois meme en francais. Tout cela aurait du nous mettre la puce a l'oreille ; nous ne le savions pas encore mais nous avions bascule dans la quatrieme dimension...
Nous descendions tranquilement la rue Malioboro (du Lord Marlborough, le type des cigarettes), debordante de magasins de faux batik pour touristes sur presqu'un kilometre, lorsqu'un homme nous accoste et nous parle de nos chaussures : il s'appelle Agus, travaille a la poste, parle parfaitement francais (enfin presque : "si vous etes alles a Borobudur demain, il faut prendre le bus 3A") et nous indique la meilleure adresse pour trouver de la peinture batik.
Dix minutes plus tard, un petit homme energique aux dents de rongeur nous demande notre taille : il est professeur de philo a la fac, rigole tout le temps et nous explique comment traverser la rue en Indonesie : placez-vous de profil, le regard sur, ecartez legerement les bras, et battez des ailes.
Arrives au Batik Art Centre, un peintre-etudiant-vendeur hilare nous montre des toiles representant des champignons "magiques" au corps de femme nue...
Mais le pire etait encore a venir : le lendemain, dans le bus pour Prambanan, une femme nous invite a venir prendre le the chez elle, le soir meme, en compagnie de deux francaises. Apres la visite, nous nous y rendons (avec un peu de retard, on ne se refait pas) : elle nous accueille enroulee dans une serviette de bain et nous fait patienter dans le salon ; nous sommes seuls, les francaises ne sont pas la et nous n'arriverons jamais a les joindre. Quelques minuites plus tard, elle apporte trois thes au gingembre et un grand plat de nasi goreng (riz frit) et commence un monologue biographique de deux heures : elle s'appelle Dhani, elle a cinquante ans, et son second mari, journaliste et musicien adorateur de Kurt Cobain, en a trente-six, elle descend par sa grand-mere maternelle du troisieme sultan de Yogyakarta et par son grand-pere paternel du sultan de Surakarta ; inactive jusqu'a ses trente ans, elle cherche depuis a s'occuper et a ouvert une maison de the qui ne recoit aucun client, elle parle javanais, indonesien, anglais, espagnol, francais et un peu de russe, elle a deja rencontre le Secretaire de la Defense des Etats-Unis et possede une cuiller en or du sultanat de Brunei. De nous elle ne cherchera pas a apprendre grand chose et nous laissera repartir, non sans nous avoir propose de nous heberger et de nous donner un souvenir d'un vieux mariage de la famille.